RETOUR A LA CASE OMNIVORE, une ex vegan se raconte.

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Je m’appelle Sylvia, j’ai 39 ans. Je suis éducatrice à l’environnement.
Du plus loin que je me souvienne, je n’ai jamais eu ni l’instinct, ni le palais carnassier. C’est ballot, une bonne partie de ma famille est alsacienne.

A 4 ans, mon amour inconditionnel des lapins me poussa naturellement à boycotter le civet dominical. Je boycotte toujours d’ailleurs.
A 5 ans, j’étais prise de violents et irrépressibles haut-le-cœur dès que je portais à ma bouche un morceau de viande contenant du gras. Me faire avaler une tranche de jambon était une véritable épreuve, autant pour ma mère que pour moi.
A 9 ans, hors de question de me faire avaler du veau ou de l’agneau. Manger des bébés animaux m’était inconcevable.
Comme beaucoup d’enfants, j’appréciais pourtant les saucisses et les steaks hachés. Je n’eut pas le temps de les apprécier longtemps, ni d’en consommer beaucoup : on me découvrit très tôt un excès d’acide urique et un taux de cholestérol anormalement élevé (héréditaire) en dépit d’une alimentation omnivore très saine (beaucoup de légumes, fruits et produits frais). Les plaies sur mes orteils m’infligeaient des douleurs permanentes.
Je n’avais même pas 7 ans lorsque les médecins me prescrivirent un régime sans gras, sans charcuterie, sans friture, sans fromage et, de préférence, sans sucre non plus. Cela ne changea pas radicalement mon alimentation de base, puisque celle-ci comportait de toute façon assez peu d’aliments proscrits, à part le fromage dont je raffolais. Pendant plusieurs années, je dus m’astreindre à un traitement médicamenteux assez fastidieux. Au fil du temps, mes tests sanguins s’améliorèrent et les plaies disparurent de mes orteils. Mon médecin fut toutefois très clair : je devrais surveiller mon alimentation toute ma vie.
A 15 ans, suite à différents problèmes familiaux, débuta une longue descente aux enfers :
l’anorexie, puis la boulimie. Pendant 3 ans, je troquai les bancs du lycée pour les couloirs des hôpitaux, les centres médicaux spécialisés dans les TCA et les centres médico psychologiques. Alors que mes amis vivaient avec insouciance leurs premiers flirts, les premières soirées entre potes, stressaient pour leurs notes de classe, j’enchaînais les entretiens avec les psychiatres, les psychologues et les diététiciennes.
A 17 ans, par la force des choses et surtout par la force du bourrage de crâne « thérapeutique », j’étais devenue assez calée en nutrition ou, du moins, ce que j’imaginais être la nutrition «idéale».
Il me fallut bien des années d’expérimentation sur moi-même, beaucoup de documentation et aussi un bref passage par la case orthorexie pour comprendre que cet «idéal» n’existe pas. Et, surtout, que les besoins des uns ne sont pas les besoins des autres.
A 19 ans, par choix éthique, je décidai de devenir végétarienne. Ce ne fut pas de tout repos. Ma mère craignait une rechute vers l’anorexie et estimait qu’une jeune fille avait besoin de fer, donc de viande rouge. Mon médecin naturopathe me sermonna. D’après lui, je faisais «la connerie de ma vie». Je restai hermétique à ces arguments. Le végétarisme étant encore très peu médiatisé à la fin des années 90, ce choix fut souvent source d’incompréhension et de railleries. Mais je m’en moquais. Du reste, entre le régime strict de mon enfance et l’anorexie, me priver d’une catégorie d’aliments était devenu quelque chose de très facile pour moi, presque une évidence.

Vers 24 ans, mes positions animalistes se renforcèrent : je n’achetai plus aucun produit cosmétique testé sur les animaux. Je décidai de les confectionner moi-même. Révoltée par le traitement infligé aux animaux dans l’industrie agroalimentaire, je devins végétalienne dans la foulée. Je me procurai en librairie quelques livres sur l’alimentation végétale, m’abonnai à la newsletter de OneVoice, me munis de tonnes de briques de soja cuisine, des précieux flacons de vitamine B12 et m’attacha à faire tout bien komilfo. Je n’ai pas de mots suffisamment forts pour exprimer l’immense soulagement et la joie que me procura mon nouvel engagement. J’étais tellement satisfaite et soulagée de ne plus participer à cette barbarie ! Je me sentais… pure. Ce sentiment de pureté et d’innocence est quasiment indissociable de l’idéologie vegan. Je l’analyse aujourd’hui comme un refus, non pas de la souffrance animale, mais de la mort en tant qu’étape nécessaire au processus de vie. On se construit un monde idéal dans sa tête, un monde où on ne porte pas sur ses épaules la responsabilité de la souffrance et de la mort d’autres êtres. C’est un processus mental assez narcissique, en fait. Je n’affirme pas que tous les vegans sont dans ce schéma de pensée, loin de là, mais nul doute que les militants exerçant le plus d’influence le sont.
D’un point de vue psychologique (et j’insiste sur le «psychologique»), ni la viande, ni le lait, ni les œufs ne me manquaient. Mes amis respectaient mon choix. Je n’ai jamais fait la leçon aux personnes ne partageant pas mes idées. Aux questions fréquemment posées, je me contentais d’expliquer ma démarche, le plus sereinement possible. Non pas pour ménager les illusions des gens ignorant la problématique de la maltraitance et de l’exploitation animale, mais parce que je suis profondément convaincue que la culpabilisation ne mène nulle part, dans aucun domaine. La sensibilité ne se décrète pas, elle ne relève pas de l’argumentaire ou de la logique. Nous ne sommes pas tous sensibles aux mêmes causes, ni égaux face à elles. Bien qu’extrêmement motivée, j’avais aussi conscience du caractère expérimental de ma démarche. J’espérais de tout mon cœur que ma santé suivrait.

J’y croyais vraiment.
Ma santé n’a pas suivi. Malheureusement, je mis plusieurs mois à m’en apercevoir. J’étais très sportive à l’époque : je courrai quotidiennement (ce qui était une fort mauvaise idée au demeurant) et pratiquais la musculation. Malgré mon assiduité à faire tout bien komilfo (céréales complètes + légumineuses + légumes + noix + B12) , je maigrissais à vue d’œil et me fatiguais de plus en plus rapidement. Puis mes cheveux commencèrent à tomber. Puis les troubles digestifs et les problèmes de peau apparurent. Puis les sautes d’humeur, parfois violentes. Aussi bizarre que cela puisse paraître, je n’imputais pas ces désordres au végétalisme. Peut-être y avait-il quelque chose que je ne faisais pas correctement ? Quelque chose auquel je pourrais remédier en faisant encore plus komilfo ?
Et puis un jour, au bout de 10 minutes de course à pied, ma jambe droite me lâcha. Ma cheville, mon genou et ma cuisse se bloquèrent. Je ne pouvais plus avancer. La douleur était intense et persistait longtemps après l’effort. Ce scenario se répéta encore et encore, jour après jour, malgré toutes mes tentatives. Rien n’y faisait. Ni les massages, ni les pommades, ni les assouplissements, ni les vitamines. Je consultai un médecin. L’examen médical ne releva aucune anomalie fonctionnelle, ce qui me laissa perplexe.
La course était pour moi très importante. Elle m’avait aidée à purger mes angoisses, à me
réapproprier mon corps, à le sentir revivre après toutes ces années mortifères d’anorexie. Je décidai de laisser ma jambe au repos quelques semaines et, dès que je me sentis prête, je chaussai à nouveau mes baskets. Échec. Les douleurs s’amplifiaient et finirent par se manifester même lors de la marche. Je m’inquiétai sérieusement.

L’état de ma peau et de mes cheveux s’aggravait. J’en perdais des mèches entières à chaque shampooing. J’avais peur de les brosser par crainte d’en trouver encore plus sur la brosse. J’avais régulièrement des fringales nocturnes que, ni les noix, ni les fruits, ni les céréales complètes ne suffisaient à combler. Je ne me sentais jamais vraiment rassasiée.
A contrecœur, je finis par prendre la décision qui sauva ma peau, mes intestins et mes cheveux. Mais pas ma jambe (elle est toujours là, je vous rassure, mais elle reste dysfonctionnelle). Je me résolus à réintroduire un peu de viande dans mon alimentation. Cette décision raisonnait en moi comme un échec éthique incommensurable. Je n’exagère pas. Cependant, ce sentiment d’échec finit par se dissiper grâce au regain d’énergie retrouvé. Ce fut assez rapide, en fait. Du moins pour l’énergie. Il me fallut plusieurs années pour récupérer une peau et des cheveux sains. Je n’ai été végétalienne que pendant deux ans.
Autre point important : j’ignore si cette intolérance était présente de manière très modérée avant cette phase végétalienne ou bien si elle s’est déclarée suite aux importantes quantités de céréales ingérées à cette période (complètes et bio, en mode bien komilfo, hein). Toujours est-il que je ne supporte plus les aliments contenant du gluten. Vous me direz, cela surfe sur la tendance actuelle.
Oui mais non. Je vous parle de faits qui remontent à 2006/2007. A l’époque, pas grand monde en parlait. Comment cette intolérance se manifeste-t-elle dans mon cas ? Eh bien, par des œdèmes aux genoux, des ballonnements et tout un tas de désagréments fort peu poétiques que je m’abstiendrai de décrire.
Évidemment, aujourd’hui, internet regorge de recettes vegan sans gluten, sans soja, sans
sucre, sans graisse et sans… sans RIEN ! ^^ Ne vous méprenez pas, je ne crache pas là-dessus.
J’adore la cuisine végétalienne que je trouve souvent délicieuse et très créative. Cependant, je m’interroge : jusqu’à quel point est-il acceptable de sacrifier sa santé au nom de son éthique personnelle ? Car c’est exactement ce qu’il m’est arrivé et je ne le souhaite à personne. Aussi, j’incite les personnes souhaitant s’engager dans une démarche végane à la plus grande prudence, à ne surtout pas prendre à la légère certains signaux de votre corps. Cette façon de s’alimenter peut être très bénéfique les premières semaines et les premiers mois. N’en déduisez cependant pas trop vite que votre corps l’accepte. Certains effets négatifs peuvent se manifester au bout de plusieurs
années et vous risquez alors de tomber de haut. Renseignez-vous attentivement sur ces potentiels symptômes. Quoiqu’en disent les porte-paroles du mouvement vegan, ces effets ne relèvent absolument pas de l’exception ou d’un régime végétalien mal conduit. Ne les ignorez pas.

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Je suis convaincue qu’il est possible d’allier éthique, santé et plaisir. J’évoquais précédemment la notion de pureté, d’absolu, notion commune à tous les courants religieux, idéologiques. Cet aspect est très présent dans le véganisme, notamment via les innombrables vidéos des influenceurs vegans. Il est toujours question de détox, d’une sensation d’esprit plus clair, de corps purifié, d’une conscience exempte de culpabilité. Et je veux bien le croire. J’ai ressenti également ces effets au début. Mais cela n’a rien à voir avec la cause animale, le bien-être animal ou la conscience animale. Absolument rien. Cela est simplement le reflet de préoccupations complètement anthropocentrées et déconnectées des réalités biologiques.
Aucun animal ne veut mourir, c’est évident. Pas plus que nous, humains, ne voulons mourir.
Ce serait merveilleux que le processus de vie n’implique pas la mort d’autres individus.
Malheureusement, la vie et la mort sont intrinsèquement liés sur cette planète. Non, on ne peut pas tuer « humainement », cela ne veut absolument rien dire, mais on peut tuer sans cruauté, sans douleur, sans agonie et ce devrait être la norme. Oui, on peut élever des animaux dans le respect de ceux-ci. Des solutions plus soutenables pour les écosystèmes sont possibles et doivent être encouragées (fermes familiales, agroforêts…) avant que l’élevage intensif, les monocultures céréalières aient définitivement transformé nos paysages en plaines désertiques et détruit la faune et la flore.

Accuser les omnivores d’être de gros égoïstes spécistes ne pensant qu’à leur plaisir gustatif est non seulement faux mais aussi complètement stérile et contre-productif. Les vegans souhaitent que les humains foutent la paix aux animaux. C’est très louable. C’est une belle pensée, bien que déconnectée de la notion d’interdépendance entre les êtres vivants. D’un point de vue pragmatique, que les vegans m’expliquent où ces animaux nouvellement émancipés pourront s’ébattre gaiement, sans prairie, ni zone forestière, celles-ci étant occupées par les cultures céréalières qui ne manqueraient pas de s’étendre si la population devenait majoritairement végétarienne/végétalienne. Parce qu’on ne peut pas transformer magiquement des sols et des prairies destinées au bétail ou à la production de certaines variétés céréalières à des terres cultivables pour l’alimentation humaine. Qu’on m’explique aussi comment s’en sortiront les personnes souffrant de diverses pathologies intestinales dans un monde où elles seraient contraintes de se nourrir essentiellement d’aliments que leur métabolisme n’assimile pas. Elles
meurent ou bien ? Un genre de sélection naturelle basée sur la faculté de l’organisme humain à résister à l’intoxication à l’acide phytique ?
Ne plus consommer de produits animaux ne fait pas automatiquement de soi une personne meilleure. Et consommer des produits animaux ne fait pas de soi une personne dépourvue d’empathie. Le plus important, je crois, est de travailler à devenir une personne plus consciente.
Répéter en boucle les arguments de L241 ou de 269 Life, ce n’est pas élargir sa compréhension ou son niveau de conscience, c’est réciter du par-cœur. La compréhension des enjeux environnementaux, des liens étroits qui nous unissent aux autres espèces (animales et végétales) est une démarche complexe qui passe nécessairement par l’expérimentation, les tâtonnements, les questionnements, les doutes, les recherches, les désillusions, le dialogue, le partage des connaissances et les remises en question. Il n’y a jamais un moment où l’on sait, où on peut avec certitude affirmer avoir compris, avoir trouvé les bonnes réponses, les bonnes solutions. Je ne
recherche pas particulièrement la compagnie de personnes se souciant peu de la condition animale mais je fuis comme la peste tous les pseudo-détenteurs de vérité, ceux qui se croient suffisamment éveillés pour distribuer des points de bonne ou de mauvaise conduite.

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Il y a quelque chose qui devrait à tous – vegans, végétariens, omnivores – nous redonner de l’espoir : la mobilisation actuelle en faveur de la cause animale est inédite. Nous sommes en immense majorité d’accord pour dénoncer et se lever contre les conditions de vie et d’abattage cruelles et inacceptables infligées à des êtres sensibles. C’est un point de convergence important.
Pour autant, ne nous laissons pas abuser par les opportunistes qui voient dans la mouvance vegan une manne financière bien alléchante. Les maltraitances infligées aux animaux d’élevage sont connues depuis quarante ans. Tout le monde s’en foutait. Il est assez interpellant que ce sujet ait fait si rapidement l’objet de tant d’attention médiatique alors que la viande de laboratoire sera bientôt une réalité. La promotion grandissante des simili carne, donc des produits hypertransformés et pas du tout, du tout écolo (auxquels beaucoup de vegans sont bizarrement favorables), devrait aussi nous interroger sur le futur de l’humanité.

Je n’ai aucune animosité envers les vegans, bien au contraire. Je suis ravie pour ceux auxquels ce mode de vie convient. J’éprouverai toujours un profond respect pour les personnes qui œuvrent en faveur de la cause animale, pour plus de justice, pour un monde sans cruauté.

Où en suis-je aujourd’hui ?
Je ne peux toujours pas courir mais la marche n’occasionne plus de douleurs.
Mon alimentation est majoritairement végétale. Je mange certains poissons, des œufs et du fromage de chèvre de temps en temps. J’ai appris à ne pas consommer davantage de produits animaux et végétaux qu’il ne m’est nécessaire. Je ne mange (quasiment) plus aucun produit industriel depuis 10 ans. Je mange toujours local et, de préférence bio quand mes moyens me le permettent. Je suis toujours farouchement opposée à l’élevage intensif, à la surpêche, aux tests sur les animaux et aux zoos. A défaut de changer le monde, j’ai appris à ouvrir mon regard sur celui-ci, à faire des choses de mes mains, à jardiner. J’en tire une profonde satisfaction. Je me suis rendue sur plusieurs exploitations agricoles, j’ai observé et échangé avec des éleveurs. Certaines choses étaient comme je me l’imaginais, d’autres pas du tout. Je m’amuse de ces nouveaux mots comme «flexitarien». Flexitarien, c’est seulement être omnivore. Omnivore, ce n’est pas un gros mot. C’est notre condition originelle en tant qu’animal humain. Cette condition n’implique en rien de maximiser notre consommation d’animaux, ni que nous devions les asservir comme c’est malheureusement le cas aujourd’hui. Il est urgent de repenser notre rapport au vivant. A tous les vivants.
Je ne crois pas avoir sauvé d’animaux de la mort en devenant végétarienne, puis vegan. Pas du tout. Les seuls animaux que j’ai jamais réussi à sauver concrètement furent les deux chats que j’ai recueillis, soignés et aimés, puis, au hasard de mes promenades, quelques scarabées remis sur leurs pattes quand ils se débattent sur le dos.

Voilà.
Je n’ai aucun conseil à donner. Ou si, un seul. Faire preuve de discernement, ne jamais cesser de s’interroger. Et faire de son mieux sur ce chemin qui est unique : le nôtre